Beirut – Sursock Palace Unveiled

(L’Orient-Le Jour, November 4, 2010)

It seems that the famous French biographer Dominique Fernandez based his work on the official version always offered by Yvonne Cochrane born Sursock. Here below the article of L’Orient-Le Jour.

« Dieu seul sait ce qu’il adviendra de cette propriété, encerclée de plus en plus près par d’ignobles tours, futures HLM… Mais elle demeurera dans le souvenir de ceux qui l’ont connue, l’image d’une époque où la civilisation et l’art de vivre faisaient partie du quotidien », écrit lady Cochrane dans la préface de l’ouvrage qu’elle signera demain, dans le cadre du Salon du livre, à la librairie al-Bourj, à partir de 17 heures.

Le palais construit entre 1850 et 1860 par son grand-père, Moussa Sursock, est désormais immortalisé dans un album regroupant quelques deux cents clichés pris par Ferrante Ferranti, architecte diplômé, qui exerce la profession de photographe, et Mathieu Ferrier, ancien rédacteur technique du magazine Photo.

Les deux spécialistes ont braqué leur objectif sur toutes les pièces, particulièrement le hall d’entrée et le salon magnifique qui traverse de bout en bout le bâtiment, les quatre ensembles de triples arcades aux piliers de marbre qui soutiennent un plafond haut de neuf mètres, les ornementations en stuc, finement ciselé, l’extraordinaire escalier et la structure en métal et en marbre de la verrière et de la volée… Ils ont fixé sous différents angles les façades du splendide bâtiment dont la conception pour l’époque était « révolutionnaire », indique Dominique Fernandez. Car, contrairement à la tradition, fait-il observer, la maison n’est pas lovée autour d’un patio mais ouverte sur un parc, et les loggias délicatement ornées de colonnes d’ogives et les tourelles qui garnissent les façades sont empruntées à l’Occident. « On voulait enrober la structure carrée, massive, de l’édifice par des joliesses importées, faire palais de Venise (par la loggia sur trois étages), château à la française (par les tourelles, qui renvoient plutôt à la catégorie villa de Deauville) », indique l’académicien, avant de se pencher sur la petite histoire de la famille dont l’origine est byzantine et s’appelait Sursack. Elle s’est installée à Barbara dans le voisinage de Jbeil aux environs du XVIe sicècle et une partie d’entre elle adopta le surnom de Barbari. Jusqu’aux expropriations décidées par Atatürk et Nasser, la famille possédait de vastes domaines en Turquie et en Égypte.

La Résidence des Pins

« Personnage fastueux », Moussa Sursock, né en 1815, était un ami du khédive et aida au financement du canal de Suez. Sa femme Anastasia Dagher qui ne voulait pas que ses filles épousent des Égyptiens le força à revenir à Beyrouth où il fit construire, en 1850, le palais. Pour la petite anecdote, Anastasia était « si prude qu’elle faisait recouvrir les pieds des pianos », raconte Dominique Fernandez avant de décrire l’aîné des trois fils de Moussa, Georges, sous les traits d’« un viveur, amateur de demi-mondaines », qui s’est employé « à ruiner la famille ». Quant à Alfred, le frère cadet et père d’Yvonne, c’était « un homme d’une autre envergure ; il a marqué, après Moussa, l’histoire du palais ». Fonctionnaire à l’ambassade ottomane à Paris, avant 1914, il retourne à Beyrouth au début de la grande guerre et décide de construire, sur un terrain qu’il loue à la municipalité, un champ de courses et un casino dont il dessine lui-même les plans. Ce bâtiment que les Français du mandat ont loué, en 1920, pour leur administration est devenu par la suite la célèbre Résidence des Pins. Mais entre-temps, le chantier aurait permis à quatre cents libanais de travailler et d’échapper aux malheurs de la guerre.

L’académicien relate que « quand le blé manquait aux ouvriers, Alfred bey en faisait chercher en Palestine et transporter à dos de mulet, de chameau ou d’âne ». À cette période, le bey était proche de la cinquantaine et n’était pas encore marié, « préférant comme son frère, les intrigues courtes et piquantes ». Une de celles-ci a failli d’ailleurs tourner au drame lorsque l’épouse de Djémal Pacha, le sanguinaire, est saisie de passion pour Alfred (sans réciprocité, semble-t-il). Craignant alors les représailles et le scandale qui pouvaient s’ensuivre, il entreprend un voyage au cours duquel il rencontre Donna Maria, fille du duc Serra di Cassano, et s’empresse de lui demander sa main. « Les Serra di Cassano appartiennent à la plus haute aristocratie napolitaine et leur palais, aujourd’hui Institut de philosophie, est une des gloires architecturales de Naples », souligne Fernandez, qui ajoute aussi qu’un des cousins d’Alfred, Nicolas, épousa une autre fille Serra di Cassano, tandis que deux de ses cousines se mariaient à des nobles italiens. L’une, Isabelle, épousa le chef de l’illustre famille Colonna et « eut sur la vie politique et mondaine de Rome une grande influence que mentionne Malaparte ».

L’apport de deux civilisations

Mais revenons à Alfred et à Donna Maria. « De ce croisement de Beyrouth et de Naples, de mer levantine et de mer tyrrhénienne, d’Orient et d’Italie, de cette alliance va naître lady Yvonne Cochrane, fille unique. Et dans le palais Sursock, se sont déposés et superposés les apports de ces deux civilisations ». Moussa avait acheté le premier mobilier, commandé à Paris chez Krieger ; les tapis noués à Smyrne sur mesure, les verres irisés et les urnes romano-byzantins, les statues de Palmyre et les boiseries de Damas. Alfred dota les lieux de tapis persan, saroukh et serahan, de tableaux attribués à Guerchin, Stomer, Luca Giordano et Farina et d’un portrait de Donna Maria exécuté par Vittorio Matteo Corcos, peintre de renommée qui a immortalisé des têtes couronnées comme Guillaume II, Marguerite de Savoie (épouse d’Humbert Ier d’Italie) et Amélie d’Orléans, dernière reine du Portugal.

Donna Maria apporta du palais Serra di Cassano des meubles napolitains du XVIIIe siècle, des porcelaines rares de Meissen et des tapisseries flamandes exécutées au XVIIe siècle sur des cartons attribués à Gerard Van Der Strecken et Jan Van Leefdael. Lady Cochrane engrangea à son tour des pièces d’art, dont une vue de Rome attribuée à Corot, et une tapisserie de Dom Robert, un des maîtres du XXe siècle… En bref, chacun a imprimé sa personnalité et contribué à enrichir la beauté des lieux. Le grand mérite revient toutefois à lady Yvonne Sursock Cochrane qui a su entretenir avec passion la demeure et garder intacte sa splendeur d’antan.

Avec la même fougue, la fondatrice de l’Apsad continue sa lutte pour sauver ce qui reste encore à sauver du vieux Liban.