Lebanon – Le Monde Diplo “Dans les champs de la Bekaa”

(Le Monde Diplomatique, September 2010)

Attirés par de meilleurs salaires, des travailleurs syriens franchissent la montagne frontalière pour s’établir dans la plaine libanaise de la Bekaa. Ils y vivent dans des campements précaires et s’échinent en famille à la récolte des fruits et légumes. Leur séjour peut durer quelques mois ou plusieurs années

Par Lucile Garçon et Rami Zurayk

Comme tous les matins, à peine le jour pointe-t-il derrière les monts de l’Anti-Liban que les klaxons donnent, dans les campements de fortune qui jalonnent la plaine de la Bekaa, le signal du départ au travail. Aussitôt, hommes, femmes et enfants quittent leurs tentes pour grimperdans les pick-up, avec dans un sac du pain, du fromage et des pommes de terre bouillies. Ils superposent plusieurs couches de vêtements sous leur longue robe usée et se coiffent d’un keffieh — la tenue traditionnelle des fellahs comme des bédouins, dans la Bekaa comme dans tout le Levant. Mais, tout en vivant eux aussi de la terre, ils appartiennent à un type nouveau de travailleurs et de nomades.

La plaine alluviale intramontagnarde de la Bekaa — plus de 40 % du territoire libanais —, désignée dès l’Antiquité comme terre céréalière, produit à présent pour l’essentiel des fruits et des légumes. L’Etat n’a pas élaboré de politique spécifique en matière agricole, il cherche avant tout à développer un secteur capitaliste attirant les investissements et axé sur les exportations, notamment vers la Jordanie et dans les pays du Golfe. Cette stratégie a amené à réserver de larges espaces aux productions maraîchères et à intensifier les pratiques agricoles. Lescultures n’obéissent plus guère au rythme des saisons : les tomates poussent sous serre été comme hiver. Et, depuis les années 1980, l’arrivée du printemps entraîne l’éclosion de tentes dont les toiles ne se composent pas de peaux, mais de sacs de jute cousus… ou de bâches en plastique qui, récupérées sur des panneaux publicitaires, mêlent logos de torréfacteurs et slogans de marques de vêtements. En quelques générations, les Syriens ont pris l’habitude de franchir l’Anti-Liban pour séjourner dans la Bekaa. Mais, s’ils cherchaient auparavant à y faire paître des troupeaux, la transhumance ne régit plus désormais lesmouvements de population : dans un système économique profondément monétarisé et pris au jeu de la concurrence internationale, c’est le besoin d’argent de nombreux individus (…)