Lebanon, Daniel Meier and his book

(Les clés du Moyen-Orient, 2010)

Entretien avec Danier Meier, auteur de Le Liban, Le Cavalier Bleu Editions, Paris, May 2010, 127 pages.

Daniel Meier, docteur en sociologie politique et chercheur à l’Institut des hautes études internationales et du développement, reprend dans son ouvrage plusieurs questions touchant aux questions identitaires, à la société, à l’histoire et à l’actualité du Liban, en donnant un éclairage sur ces questions, souvent porteuses « d’idées reçues » : « deux éléments viennent probablement les accentuer : d’une part le décalage surprenant entre sa beauté naturelle et la violence de son histoire récente et d’autre part la profondeur de son histoire plurimillénaire alliée à sa proximité culturelle avec l’Europe ». Son ouvrage, documenté et clair, permet au lecteur de faire le point sur les grands thèmes de l’histoire et de l’actualité au Liban.

La question des identités est traitée au regard des thèmes suivant : les ancêtres phéniciens, la période du mandat français, la démocratie communautaire, le Liban Suisse du Moyen-Orient, la beauté du Liban. Si les Phéniciens se sont effectivement installés dans les cités-Etats de Tyr, de Saïda et de Jbeil, villes du Liban actuel, on les retrouve également le long de la côte méditerranéenne, de la Syrie actuelle et jusqu’à Haïfa, laissant dire à l’auteur : « De sorte que si les Libanais sont les descendants des Phéniciens, les Syriens et les Palestiniens de la côte pourraient tout aussi légitimement revendiquer la même filiation ». Cette filiation est reconnue comme très positive par les « élites libanaises et européennes » dans la mesure où les Phéniciens sont les inventeurs de l’alphabet et des commerçants reconnus pour leur intelligence. Aujourd’hui, si cette affiliation parait « hasardeuse », l’auteur rappelle qu’elle a été remise à la mode de la seconde moitié du XIX ème siècle à la fin du mandat français par des intellectuels français et libanais, et par des responsables politiques libanais chrétiens, qui ont vu dans la présence phénicienne au Liban « une justification historique à l’existence du territoire autonome du Grand-Liban détaché de la Syrie ». Ce « phénicianisme » a également été repris pendant la guerre du Liban par les Phalanges libanaises.

La présence française pendant la période mandataire (1918-1946) est un autre aspect de la construction identitaire libanaise, dans la mesure où « la France donna ainsi un pays aux ‘’chrétiens d’Orient’’ » mais où sa présence peut également être comprise « comme (une) dimension artificielle de cette construction, issue de la contrainte coloniale ou mandataire ». Après un rappel historique sur la Montagne libanaise, sur la période ottomane et sur le mandat français, l’auteur rappelle les legs politiques et constitutionnels de la France, concluant : « au lieu de faire référence à une création française, il paraît plus judicieux de privilégier l’idée qu’au Liban, la France a fourni une empreinte significative au politique ».

La question de la démocratie découle de celle de « l’empreinte (…) politique » laissée par la France, mais également de la diversité des communautés confessionnelles au Liban, au nombre de dix-neuf. Aujourd’hui, le modèle de la répartition confessionnelle des charges politiques (président de la République maronite, Premier ministre sunnite) mis en place pendant le mandat français, est toujours en vigueur.

Le Liban, « Suisse du Moyen-Orient », est une expression faisant référence au passé libanais « fondé sur une série de comparaisons entre les deux pays, allant de la richesse économique au secret bancaire, en passant par la neutralité ». Utilisée par la France dès le milieu du XIX ème siècle, « la formule ‘’ Suisse du Moyen-Orient’’ s’adossait à un trait géographique, celui des monts enneigés ». Sur le plan économique, la loi sur le secret bancaire est adoptée par le Liban en 1956, mais la comparaison entre les deux pays, selon l’auteur, « semble s’arrêter là, si l’on songe notamment à la nature industrielle de la Suisse, à son système de confédération articulant trois groupes linguistiques et à sa longue tradition militaire (mercenariat) ».

Quant au Liban, « pays magnifique », l’auteur explique que « la taille réduite du pays et son relief accidenté contrastent avec les vastes étendues plates et désertiques du Moyen-Orient, tendant à en faire un ‘’petit bijou’’, au milieu de plaines arides ». Cependant, le Liban est également le pays des contrastes, comme à Beyrouth, devenue « une ville à deux vitesses », et comme les paysages des montagnes et des côtes, modifiés par l’essor de l’immobilier.

Société et culture sont ensuite analysées (présence des Libanais dans le monde, pays riche et francophile, aspects culturels). La diaspora libanaise est importante et l’auteur s’interroge sur les causes de cette émigration. Plusieurs vagues se succèdent : la première (626 000 personnes émigrent en Amérique du Sud et du Nord principalement, et plus faiblement en Afrique du Nord, en Europe et en Australie) débute à partir du XIX ème siècle pour des raisons économiques, et se termine en 1920. La deuxième vague se produit pendant le mandat français et concerne 1,2 millions de Libanais qui émigrent en Amérique du Nord mais également en Afrique noire francophone. La guerre civile (1975-1990) provoque la troisième vague de départ (600 000 personnes). L’émigration soulève aujourd’hui la question politique du droit des émigrés, notamment celle du droit de vote.

Si le Liban est considéré comme « un des pays les plus riches du Moyen-Orient », cette idée provient « des signes de richesses ostentatoires immédiatement perceptibles » quand on arrive à Beyrouth. Néanmoins, la paupérisation touche de larges couches de la population, depuis la fin de la guerre civile. L’auteur évoque également les politiques entreprises afin de faire redémarrer l’économie à la suite de la guerre, notamment celle menée par l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, ainsi que les trois conférences organisées à Paris sur la question de la dette libanaise.

La question de la francophilie des Libanais est abordée (liens historiques avec la France et francophonie). Une analyse de la situation actuelle permet à l’auteur de conclure : « Aujourd’hui, le sentiment francophile semble être confiné à des segments plutôt aisés et chrétiens de la société libanaise mais ne paraît toutefois pas faiblir face à la montée en puissance de la culture anglo-saxonne ».

« La culture libanaise, c’est d’abord sa cuisine », si effectivement « il faut rendre justice à cette gastronomie incontournable », l’auteur évoque également les autres aspects de la culture libanaise, comme la littérature, le cinéma, le théâtre, la musique, dans lesquels les Libanais excellent. Il rappelle à cet égard que la renaissance arabe (nahda) s’est développée au Liban au milieu du XIX ème siècle, et que d’autres courants artistiques ont éclos pendant le mandat français et à l’indépendance. A la suite de la guerre civile, la reprise artistique s’est produite peu à peu, se structurant autour de l’idée de la guerre.

« L’histoire contemporaine tourmentée » s’articule autour de la guerre civile, de l’implication palestinienne, de l’occupation israélienne au Sud Liban et de l’occupation syrienne. Il est généralement admis que « les réfugiés palestiniens sont responsables de la guerre », notamment en raison de leur nombre (plus de 100 000), de la résistance des fedayin à Israël à partir du territoire libanais, de leur implication dans le déclenchement de la guerre civile (bus de Palestiniens mitraillé par des Phalangistes). Pour l’auteur cependant, « il apparaît pour le moins insuffisant de désigner les Palestiniens comme fauteurs de guerre au Liban. Il est par contre indéniable qu’ils y ont apporté le ferment d’une déstabilisation des équilibres libanais ».

De même, l’idée que « la guerre civile était une guerre de religions » peut être une explication du conflit, mais selon l’auteur, « A y regarder de plus près, le clivage religieux s’avère être bien moins une cause qu’une conséquence d’un système de guerre où les acteurs se sont multipliés, internationalisés et où les objectifs du conflit ont évolué durant quinze années d’affrontement ». C’est ainsi que l’on trouve plusieurs causes dans ce conflit : « à la fois politiques, économiques, sociales et communautaires », le but ultime étant lié « à des enjeux de pouvoir ».

L’idée communément admise est que l’intervention israélienne au Sud-Liban aurait été menée afin de « défendre la Galilée ». L’auteur explique cependant que les opérations militaires israéliennes et que l’occupation du Sud Liban de 1978 à 2000 avaient pour but d’annexer le Sud-Liban, en raison de ses ressources en eau, et non la sécurité de la Galilée. Pour l’auteur, « les attaques palestiniennes puis la stratégie défensive du Hezbollah ont ensuite servi à masquer cette tentation annexionniste ».

Quant à l’intervention de la Syrie pendant la guerre du Liban, elle est décryptée par l’auteur comme la volonté syrienne « d’éviter que la situation au Liban ne tourne à l’avantage d’une des parties en guerre, nommément le Mouvement national libanais (MNL) qui, avec l’appui de la centrale palestinienne, aspirait à renverser l’ordre établi pour y instaurer un système d’inspiration socialiste et panarabe ». En outre, « tant les Etats-Unis qu’Israël donnèrent leur feu vert à cette opération militaire ».

Les questions d’actualité sont également analysées, notamment la nature des liens entre le Hezbollah et l’Iran, l’auteur expliquant qu’ « il paraît erroné de soutenir que le Hezbollah est téléguidé par Téhéran mais il semble tout aussi vain de ne pas tenir compte de ce lien spirituel et politique pour évaluer les actions du parti de Dieu ». La place de Rafic Hariri dans la reconstruction au Liban est évoquée, et plus particulièrement son implication dans la reconstruction du centre ville de Beyrouth. Les relations entre le Liban et la Syrie depuis 2005 font également l’objet d’un chapitre, ainsi que les causes de la guerre de l’été 2006 entre Israël et le Hezbollah.